En visite aux États-Unis, deux touristes sont attablés dans un restaurant. L’un d’eux se permet une petite bruschetta en guise d’entrée, histoire de s’ouvrir l’appétit. On n’imagine que trop bien sa surprise de se voir servir une baguette entière, coupée en gros morceaux, qui croule sous la mozzarella fondue et les tomates concassées. Un repas complet, quoi!

Anecdote banale? Peut-être. Cliché de malbouffe? Certainement un peu. Mais en Amérique, pays généreux et expressif, on aime la démesure, le tape-à-l’œil et l’abondance, jusque dans son assiette. Permettez-nous donc ce petit tour de table…

Qu’est-ce qu’il y a au menu ?

Pour comprendre un peu mieux cette exubérance si caractéristique des Américains, il suffit de parcourir les menus qu’ils nous proposent. Ainsi on ne commande pas des huîtres, mais plutôt the finest tasting oysters available from the cold Atlantic waters (les huîtres les plus savoureuses qui puissent se trouver dans les eaux froides de l’Atlantique). Le filet de saumon n’est pas un simple filet, mais plutôt un generous, hand-cut filet broiled perfectly with butter and lemon (un filet aux dimensions généreuses, coupé à la main et grillé à la perfection avec beurre et jus de citron). La glace n’est pas garnie de sauce au chocolat, mais d’une sinful cascade of hot fudge (une cascade de chocolat fondant si délicieusement péché). Le bonheur!

On ne lésine pas sur les quantités non plus. On se vante de servir des two-handed sandwiches (sandwichs à prendre impérativement avec les deux mains). Les desserts sont large enough to share (assez copieux pour être partagés). Le morceau de tarte aux pommes contient roughly half an orchard (à peu près la moitié d’un verger – vraie citation d’un vrai restaurant de Boston!). Si on peut en offrir plus, on le fait.

Encore un petit creux?

C’est sans doute l’hospitalité légendaire des Américains qui motive cette générosité, qui veut prévenir le moindre petit creux. Le foie est donc servi smothered in onions (littéralement, « étouffé » sous les oignons). La côte de bœuf est the biggest rib in town (la côte la plus généreuse en ville). Les nachos mexicains sont piled high with spicy chili (recouverts d’une montagne de chili épicé). Une chaîne du Midwest se targue de servir des burritos as big as your head (des burritos gros comme la tête).

On n’hésite pas non plus à « vendre sa salade » : si le goût est savoureux et les ingrédients sont frais, autant le dire! D’où the most tender of steaks, grilled perfectly (le plus tendre des biftecks, grillé à la perfection), yummy blue cheese dressing (sauce savoureuse au bleu), a riot of fresh veggies (une profusion de légumes frais). En Amérique, on n’a pas froid aux yeux. Un restaurant vante même ses glorified chicken wings (ailes de poulet divines).

L’influence de la France

La France, référence incontournable en matière de gastronomie, exerce elle aussi une influence en Amérique. Depuis un certain temps, par exemple, on insiste beaucoup plus sur la provenance des mets, sur la notion de terroir. Ainsi voit-on des mentions du style pure Vermont maple syrup (sirop d’érable pur du Vermont), Wisconsin farmhouse cheese (fromage artisanal du Wisconsin), baked Idaho patato (pomme de terre au four de l’Idaho) ou encore genuine Florida orange juice (véritable jus d’orange de la Floride).

En outre, tout comme les Français, les Américains boivent du vin, surtout que la Californie et divers autres États en produisent de fort bonne qualité. Mais ils lui collent parfois des qualificatifs qui peuvent étonner : brawny (musclé), broad-shouldered (aux épaules larges), killer Cab (cabernet sauvignon « terrible »), chewy (à mâcher à pleines dents), decadent (décadent). Le magazine américain Wine Spectator renfermait cette citation du critique Robert Parker : St. Francis is better because it’s making monster, pedal to the metal, full-throttle Zinfandels (St. Francis, c’est meilleur, car la maison propose des « zinfandels superpuissants, du style pied au plancher et pleins gaz »).

En matière de vocabulaire, on emprunte allègrement au français : sauté, purée, hors d’œuvre (avec le pluriel inattendu hors d’œuvres), filet mignon, etc. En fait, si la cuisine est d’inspiration française, les mots français pullulent : vinaigrette, brunoise, crème fraîche, mille-feuille, court-bouillon, tuile et ainsi de suite. C’est pratique dans certains cas, car on peut cacher ce dont il s’agit; on mangera volontiers un escargot, mais on peut lever le nez sur un snail! On a même déniché le cas d’un steakhouse qui, en parlant de sa coupe de bœuf un peu plus modeste, utilise le terme petite sirloin, pour éviter de dire qu’elle est small!

Fait intéressant, pour les repas complets, on voit souvent l’expression prix fixe, en français, bien qu’en France on dise aujourd’hui formule ou menu et au Québec, table d’hôte.

L’ambiance au resto

L’ambiance au resto présente aussi quelques différences, surtout pour les Français (au Québec, on propose parfois un service à l’américaine). D’abord, on vous y attend plus tôt en soirée, vers 18 ou 19 heures. Certains restaurants offrent même des Early Bird Specials (prix réduits pour « mange-tôt »), dès 17 heures ou avant. Il est aussi possible que votre serveur se présente d’une façon quelque peu familière : How are you folks tonight? (Ça va, tout le monde, ce soir?); My name is Peter and I’ll be your server tonight (Je m’appelle Peter et je serai votre serveur ce soir). Ne vous en formalisez surtout pas!

Au moment de vous servir, on vous lancera sûrement un Enjoy!, équivalent de Bon appétit! Et avant de reprendre votre assiette, on vous demandera, si vous n’avez pas tout mangé : Still working on that? (Vous avez terminé?) À ce propos, ne faites pas l’erreur de penser qu’on vous questionne sur votre travail!

Et si par hasard vous y « travaillez toujours », particulièrement à cause de l’abondance des portions, on n’hésitera pas à vous proposer un doggy bag (sac prétendument destiné à apporter les restes à votre « chien »), pour mieux finir la dégustation à la maison.

Le langage des menus est à l’image du peuple américain : généreux, exubérant et plus grand que nature. Soyez à l’affût vous-même de cette volubilité lors de votre prochain voyage et amusez-vous à répertorier toutes les incidences qu’elle a sur la langue parlée et écrite.